La circulation de vidéos intimes sur les réseaux sociaux, notamment autour de l’affaire qui fait polémique à Lokossa, remet au premier plan la question des violences numériques au Bénin. Derrière les partages, les commentaires et les clics se trouvent des personnes dont la dignité et la vie privée peuvent être durablement détruites. Face à ce phénomène, le gouvernement béninois doit passer des campagnes de sensibilisation à des actions plus visibles et plus efficaces.
La diffusion de vidéos intimes ne doit plus être banalisée
Une vidéo intime apparaît sur les réseaux sociaux. En quelques heures, elle est téléchargée, transférée dans des groupes WhatsApp, publiée sur Facebook et commentée par des milliers d’internautes. Certains cherchent à connaître l’identité des personnes concernées. D’autres réclament la vidéo ou la partagent pour attirer des réactions. Pendant ce temps, les personnes filmées subissent l’humiliation, les jugements et parfois le rejet de leur entourage.
Ce scénario, qui se répète dans plusieurs affaires relayées au Bénin, révèle une réalité préoccupante : la violation de l’intimité d’une personne est trop souvent transformée en divertissement collectif.
L’affaire de la vidéo attribuée à des élèves de Lokossa en est une illustration récente. Alors que l’origine des images et l’identité des personnes concernées ne sont pas officiellement établies, des noms et des accusations ont circulé sur les réseaux sociaux. Le démenti du directeur du CEG 3 de Lokossa montre aussi les dégâts que peuvent provoquer des informations non vérifiées.
Il ne s’agit donc pas uniquement d’une question de moralité ou de bonnes pratiques sur Internet. La diffusion non consentie de contenus intimes peut constituer une véritable violence numérique, avec des conséquences psychologiques, sociales et parfois professionnelles pour les victimes.
Le Bénin dispose déjà de textes, mais leur application doit être visible
Il serait inexact d’affirmer que le Bénin ne dispose d’aucun instrument juridique pour lutter contre ces pratiques. Le Code du numérique prévoit déjà des sanctions contre certaines atteintes à l’intimité de la vie privée.
Son article 574 punit notamment de cinq ans d’emprisonnement et de 25 millions de francs CFA d’amende le fait de porter volontairement atteinte à la vie privée d’autrui en captant, enregistrant ou transmettant, sans consentement, des paroles privées ou l’image d’une personne se trouvant dans un lieu privé. L’article 576 prévoit également des sanctions pour la publication en ligne de certains montages réalisés avec l’image ou les paroles d’une personne sans son consentement.
Le Centre national d’investigations numériques (CNIN) a, de son côté, déjà affiché sa détermination à poursuivre les comportements illégaux sur les plateformes numériques. En octobre 2025, l’institution avait notamment rappelé que la diffusion de contenus à caractère sexuel en ligne pouvait exposer leurs auteurs à des poursuites.
Mais l’existence de textes et de mises en garde ne suffit pas. La population doit pouvoir constater que les victimes sont protégées, que les signalements sont traités et que les auteurs de ces violations répondent effectivement de leurs actes.
Le gouvernement doit renforcer la protection des victimes
Face à la multiplication des affaires de vidéos intimes, le gouvernement béninois doit prendre pleinement ses responsabilités. Le ministère chargé du Numérique, le ministère en charge des Affaires sociales, le CNIN et l’Institut national de la femme (INF) ont chacun un rôle à jouer dans la prévention et la lutte contre les violences numériques.
Des initiatives existent déjà. En novembre 2025, une campagne nationale consacrée aux violences numériques basées sur le genre avait été lancée à Cotonou. La diffusion non consentie d’images intimes figurait explicitement parmi les violences dénoncées par les responsables institutionnels.
Il faut désormais aller plus loin à travers plusieurs actions concrètes :
- Renforcer les mécanismes de signalement : permettre aux victimes de dénoncer rapidement la diffusion de leurs images et d’obtenir une orientation claire vers les services compétents.
- Accélérer les investigations : mobiliser les capacités du CNIN pour identifier les auteurs de captation, de chantage et de diffusion illicite.
- Faciliter le retrait des contenus : renforcer la coopération avec les plateformes numériques afin de limiter la circulation des images signalées.
- Accompagner les victimes : garantir un soutien psychologique, juridique et social, sans jugement ni culpabilisation.
- Sensibiliser les internautes : rappeler que télécharger, transférer ou republier une vidéo intime peut prolonger le préjudice subi par la personne concernée.
Le gouvernement doit également rendre plus visibles les dispositifs d’assistance et les résultats des actions engagées, dans le respect de la confidentialité des victimes.
Les internautes ont aussi une responsabilité
La lutte contre les vidéos intimes diffusées sans consentement ne relève pas uniquement des autorités publiques. Chaque utilisateur des réseaux sociaux participe, volontairement ou non, à la propagation de ces contenus.
Demander une vidéo, la télécharger, la transférer dans un groupe ou publier l’identité supposée des personnes concernées contribue à amplifier l’exposition de la victime. Le prétexte de l’actualité ou de la curiosité ne saurait justifier une telle atteinte à la vie privée.
Il faut également mettre fin à une tendance particulièrement dangereuse : juger et humilier la personne dont les images ont été diffusées, alors que les circonstances de l’enregistrement et de la publication ne sont pas toujours connues. Une personne filmée dans un contexte intime ne donne pas automatiquement son accord à la diffusion publique de ces images.
Le point de vue de la rédaction : protéger les victimes doit devenir une priorité nationale
Le Bénin ne peut pas se contenter de condamner les vidéos intimes lorsqu’elles deviennent virales. Il doit construire une réponse institutionnelle durable contre leur captation, leur diffusion non consentie et leur utilisation à des fins de chantage ou d’humiliation.
Le gouvernement dispose déjà d’instruments juridiques et de structures spécialisées. Il lui appartient désormais de renforcer leur efficacité, de rendre les recours accessibles et de garantir une meilleure protection aux victimes.
Une vidéo intime ne doit jamais devenir une condamnation sociale. La dignité humaine ne peut être sacrifiée sur l’autel des vues, des partages et de la curiosité numérique. Il est temps que la lutte contre les violences numériques dépasse les déclarations d’intention et se traduise par des actes concrets.
