La suspension présumée de l’audit du portefeuille minier sénégalais, révélée par l’ancien directeur général de la SOMISEN, Ngagne Demba Touré, soulève de nombreuses interrogations. Au-delà d’un simple différend administratif, l’affaire pourrait mettre à l’épreuve la promesse de transparence et de souveraineté économique portée par le tandem Bassirou Diomaye Faye–Ousmane Sonko.
L’arrivée au pouvoir de Bassirou Diomaye Faye et d’Ousmane Sonko en 2024 avait fait naître de fortes attentes au Sénégal. Porté par un discours de rupture, le nouveau pouvoir avait promis de renforcer la souveraineté nationale, de rééquilibrer les relations économiques avec les partenaires étrangers et de garantir une plus grande transparence dans la gestion des ressources naturelles.
Dans un pays devenu producteur de pétrole et de gaz, tout en disposant d’importantes ressources minières, ces engagements étaient particulièrement attendus. Le contrôle des contrats, la révision des mécanismes de partage des revenus et la défense des intérêts de l’État figuraient parmi les priorités affichées par les nouvelles autorités.
C’est dans ce contexte qu’un audit du portefeuille minier, gazier et pétrolier de l’État avait été présenté comme un instrument majeur de clarification. L’objectif était d’examiner les participations publiques, les contrats conclus avec les entreprises exploitantes, les redevances versées et les revenus réellement perçus par le Sénégal.
Mais les récentes déclarations de Ngagne Demba Touré, ancien directeur général de la Société minière du Sénégal (SOMISEN), ont jeté une nouvelle lumière sur ce chantier.
Une accusation qui place le pouvoir sous pression
Selon l’ancien dirigeant, l’audit aurait été suspendu « sur instruction de la plus haute autorité ». Une affirmation lourde de conséquences, car elle suggère que l’arrêt du processus ne serait pas lié à une simple difficulté technique ou administrative, mais à une décision prise au plus haut niveau de l’État.
Cette déclaration intervient dans un contexte déjà marqué par son départ de la direction de la SOMISEN. Elle doit donc être examinée avec prudence, d’autant qu’aucune explication officielle détaillée n’a, à ce stade, été apportée sur les raisons précises de la suspension évoquée.
L’enjeu dépasse néanmoins la personne de Ngagne Demba Touré. Si l’audit a effectivement été interrompu, les autorités devront expliquer la nature de cette décision, sa durée, son fondement et les éventuelles mesures prévues pour garantir la continuité du contrôle des ressources nationales.
Car dans un secteur aussi stratégique, l’absence d’informations peut rapidement alimenter les soupçons.
Un audit au cœur de la bataille pour les ressources nationales
L’audit concernait plusieurs entreprises minières dans lesquelles l’État sénégalais détient des participations. Son objectif ne se limitait pas à vérifier des chiffres. Il pouvait également permettre d’évaluer la rentabilité des investissements publics, la conformité des accords et la part réelle des bénéfices revenant au pays.
Pour les partisans d’une souveraineté économique renforcée, ce travail représentait une étape essentielle. Le Sénégal ne cherchait plus seulement à attirer des investisseurs, mais aussi à s’assurer que l’exploitation de ses ressources produise des retombées concrètes pour la population.
La question est devenue encore plus importante avec les revenus annoncés par l’ancien directeur général de la SOMISEN. Ngagne Demba Touré a notamment fait état de recettes records de 164 milliards de francs CFA pour l’État en 2026, présentant ce résultat comme le signe d’une meilleure valorisation du portefeuille minier public.
Ces chiffres, s’ils sont confirmés par les données officielles, pourraient renforcer le débat sur la nécessité de poursuivre les mécanismes de contrôle et d’évaluation du secteur.
Les intérêts étrangers au centre des interrogations
Le débat prend également une dimension géopolitique. Le secteur extractif sénégalais fait intervenir des entreprises et des investisseurs venus de plusieurs pays. La France y conserve des liens économiques historiques, mais elle n’est pas le seul acteur étranger présent dans l’économie sénégalaise.
À ce stade, aucun élément public ne permet toutefois d’affirmer que la suspension de l’audit serait directement liée à des intérêts français. Une telle conclusion nécessiterait des documents, des preuves ou des déclarations officielles précises.
La question mérite néanmoins d’être posée dans le cadre plus large du projet de souveraineté défendu par le pouvoir sénégalais. Le gouvernement sera-t-il en mesure de renforcer le contrôle des ressources nationales tout en préservant la confiance des investisseurs étrangers ? Peut-il revoir certains accords sans provoquer une instabilité économique ou juridique ?
Le défi consiste à trouver un équilibre entre la protection des intérêts du Sénégal et le maintien d’un environnement attractif pour les investissements.
Une promesse politique désormais mise à l’épreuve
Le tandem Faye–Sonko a construit une partie de sa popularité sur la volonté de rompre avec les pratiques jugées opaques des précédents régimes. La transparence dans la gestion des ressources naturelles est donc devenue un engagement politique majeur.
Dans ce contexte, la suspension d’un audit peut être interprétée de plusieurs manières. Elle peut correspondre à une réorganisation administrative, à une révision de la méthode utilisée ou à une volonté de mieux encadrer le processus. Mais sans communication officielle claire, elle risque d’être perçue comme un recul.
Le pouvoir doit désormais éviter que le silence ne crée un fossé entre ses promesses et les attentes de la population.
Une clarification publique permettrait de répondre à plusieurs questions : l’audit a-t-il réellement été suspendu ? Pour quelles raisons ? Est-il appelé à reprendre ? Les résultats déjà obtenus seront-ils publiés ? Et quelles garanties seront mises en place pour assurer la transparence du secteur extractif ?
La transparence, véritable test du nouveau pouvoir
L’affaire dépasse désormais le seul cadre de la SOMISEN. Elle constitue un test politique pour le gouvernement sénégalais.
Le défi n’est pas seulement de produire davantage de revenus grâce aux ressources minières, pétrolières et gazières. Il est aussi de démontrer que leur gestion repose sur des règles claires, des institutions solides et des mécanismes de contrôle accessibles au public.
La souveraineté économique ne se mesure pas uniquement à la capacité de renégocier des contrats ou d’augmenter les recettes de l’État. Elle dépend également de la transparence des décisions et de la confiance des citoyens.
Pour Bassirou Diomaye Faye et Ousmane Sonko, la réponse à cette polémique pourrait donc être déterminante. Une communication précise et la publication d’éléments vérifiables permettraient de dissiper les doutes. À l’inverse, une absence prolongée d’explications risquerait d’alimenter l’idée que les promesses de rupture se heurtent déjà aux contraintes du pouvoir et aux intérêts économiques en présence.
Dans un Sénégal où les ressources naturelles occupent désormais une place centrale dans le débat public, l’audit minier est devenu bien plus qu’un dossier technique : il est un symbole de la capacité du nouveau régime à transformer ses engagements de souveraineté et de transparence en décisions concrètes.
