Plus d’un jeune sur cinq en Afrique n’est ni scolarisé, ni en emploi. Les entreprises de taille moyenne et grande continuent d’indiquer qu’une main-d’œuvre insuffisamment qualifiée constitue une contrainte pour la productivité.
Seule une faible proportion d’enfants est capable de lire et de comprendre une phrase simple à l’âge de dix ans, compétence fondamentale et indicateur clé de la trajectoire de développement des compétences.
Face à ces défis en matière de compétences, nous avons publié en 2019 un rapport intitulé Le développement des compétences en Afrique subsaharienne, un exercice d’équilibre.
Nous y mettions en lumière deux arbitrages auxquels les décideurs publics sont confrontés lorsqu’ils investissent dans les compétences.
Premièrement, la tension entre les compétences au service des gains de productivité à l’échelle de l’économie et celles favorisant l’inclusion des populations les plus vulnérables.
Deuxièmement, les pays doivent trouver un équilibre entre les investissements dans les compétences fondamentales (à la fois cognitives et socio-émotionnelles) et les compétences techniques ou spécifiques à un emploi.
Dans ce billet, chacun de nous — les trois auteurs principaux — revient sur une question clé qui, selon nous, a pris encore plus d’importance que ce que nous avions envisagé il y a sept ans.
Indhira : Les partenariats mondiaux pour les compétences (Global Skills Partnerships) constituent un outil sous-utilisé pour améliorer l’enseignement et la formation techniques et professionnels (EFTP). Notre rapport — comme ceux qui l’ont précédé et suivi — identifie la faiblesse des liens avec les employeurs comme un défi majeur pour l’EFTP en Afrique, mais il n’accordait pas suffisamment d’attention aux partenariats internationaux comme solution. Nous évoquions principalement la migration sous l’angle des étudiants partant étudier à l’étranger. Pourtant, des partenariats directs avec les employeurs, en particulier dans le cadre de collaborations internationales, peuvent rendre l’EFTP plus pertinent au regard du marché du travail et améliorer les perspectives d’emploi, tant dans les pays d’origine qu’à l’étranger. Ces partenariats mondiaux pour les compétences permettent aux pays d’origine et de destination d’investir conjointement dans les systèmes éducatifs, en alignant les formations sur les besoins des secteurs productifs et en facilitant la migration qualifiée. L’Afrique est particulièrement bien placée pour tirer parti de cette approche compte tenu de sa population relativement jeune dans un monde où de nombreuses économies avancées sont vieillissantes. Par exemple, l’Allemagne a lancé un projet pilote de partenariat mondial pour les compétences avec le Sénégal et le Ghana dans le secteur de la construction, aujourd’hui étendu à des domaines tels que les énergies renouvelables et les technologies de l’information, avec des parcours duals destinés à l’emploi local comme à l’emploi à l’étranger. Les partenariats internationaux pour le développement des compétences peuvent ainsi accroître l’offre de main-d’œuvre au-delà des besoins locaux et renforcer les systèmes de formation en vue d’une compétitivité à l’échelle mondiale.
David : Disposer de meilleures données de suivi sur les diplômés de l’EFTP est plus urgent que jamais. Les jeunes sont confrontés à une multitude d’options lorsqu’ils cherchent une formation menant à l’emploi. Au Ghana, par exemple, ils peuvent choisir entre des formations dans les chaînes de valeur de la noix de cajou, l’administration de données informatiques, la soudure, la cosmétologie, l’installation électrique, et bien d’autres domaines. Ils peuvent également choisir entre des prestataires publics ou privés. Comment un jeune peut-il faire un bon choix ? Il est essentiel de veiller à ce que des informations facilement accessibles existent sur les revenus moyens associés aux différentes professions et filières d’EFTP, afin d’orienter les jeunes vers les secteurs susceptibles de favoriser leur réussite — ainsi que celle de leurs économies.
Certains pays de la région disposent actuellement d’études de suivi ponctuelles (par exemple au Ghana ou en Afrique du Sud), mais rares sont ceux qui ont mis en place des systèmes nationaux permettant de produire ce type de données. Le Graduate Tracking System du Rwanda constitue un exemple intéressant. Son rapport de 2024 fournit des enseignements non seulement sur les filières ayant conduit à des niveaux d’emploi plus élevés — l’entretien routier et les essais de matériaux de construction obtenant de bons résultats — mais aussi sur le temps nécessaire aux diplômés pour accéder à un emploi. Certes, il existe des limites, mais cette initiative va dans la bonne direction.
En dehors de la région, le Chili offre un modèle, avec des données couvrant à la fois les filières, les établissements et l’ensemble du continuum entre EFTP et enseignement supérieur général, permettant aux jeunes de prendre des décisions éclairées. Une meilleure information sur les rendements de l’éducation peut améliorer les choix éducatifs des jeunes et envoyer, dans le même temps, des signaux importants aux prestataires de formation sur les améliorations qu’ils doivent apporter.
Omar : Enfin, le changement technologique s’accélère à un rythme sans précédent. Il y a quelques années, notre rapport sur les compétences soulignait déjà que les perspectives de développement de la région étaient remodelées par de grandes tendances de fond — notamment l’évolution rapide des technologies numériques et de l’automatisation — et insistait sur la nécessité de renforcer les capacités d’adaptation tout au long de la vie active. Nous avions structuré le « difficile équilibre des compétences » autour de trois dimensions : la préparation (readiness), c’est-à-dire les acquis fondamentaux ; les opportunités, entendues comme un accès équitable ; et les incitations, liées aux systèmes et à la gouvernance, afin de mieux préparer les individus à un monde du travail en mutation rapide. Avec le recul, si nous avions anticipé que les transformations technologiques continues perturberaient le rôle historique du secteur manufacturier dans la transformation structurelle, nous n’avions pas prévu la vitesse à laquelle les innovations numériques — notamment la robotique et l’automatisation, l’intelligence artificielle et les plateformes numériques — se diffuseraient à l’échelle mondiale et reconfigureraient les tâches dans l’ensemble des secteurs sur une période aussi courte. L’expérience récente de l’Asie de l’Est illustre à la fois les opportunités et les risques que cela représente pour l’Afrique.
Cette accélération du changement technologique a des implications concrètes pour l’agenda des compétences en Afrique subsaharienne. Sans compétences fondamentales solides — lecture, calcul, compétences socio-émotionnelles et littératie numérique — les travailleurs comme les entreprises peinent à s’adapter et à utiliser de manière productive les nouveaux outils numériques. La demande en compétences numériques augmente au-delà des seuls métiers des TIC, y compris pour des compétences numériques de base et intermédiaires désormais intégrées dans de nombreux emplois du quotidien. Cela souligne la nécessité d’intégrer les compétences numériques dans les dispositifs de reconversion (reskilling) et de montée en compétences (upskilling) de la main-d’œuvre actuelle, ainsi que de mobiliser des partenariats public-privé pour proposer un EFTP et un enseignement supérieur alignés sur la demande. Il est également indispensable de réduire la fracture d’usage — notamment pour les femmes — en améliorant les infrastructures numériques, la connectivité, l’accessibilité financière, la pertinence des usages et la sécurité en ligne, parallèlement à des réformes visant à créer un environnement favorable permettant aux entreprises de prospérer et de générer davantage d’emplois productifs.
Dans un contexte où la technologie accélère profondément les transformations, les jeunes qui ne disposent pas des compétences pertinentes risquent d’être exclus des opportunités futures. C’est un moment décisif pour que les décideurs publics et leurs partenaires repensent et renforcent les opportunités de développement des compétences offertes à la jeunesse en Afrique subsaharienne.
Ce billet s’inscrit dans une série commémorative marquant les 15 ans de la collection Africa Development Forum, coéditée par la Banque mondiale et l’Agence française de développement.
Article écrit par
- Omar Arias, Deputy Chief Economist
- David Evans, Director, Global Education and Child Well-Being Program, Center for Global Development
- Indhira Santos, Économiste senior, pôle Travail et protection sociale, Banque mondiale