Le chiffre mérite d’être souligné : en 2024, le Bénin était le seul pays de la CEDEAO à respecter simultanément les six critères de convergence macroéconomique retenus dans le cadre du projet de monnaie unique Eco. Dans......
Le chiffre mérite d’être souligné : en 2024, le Bénin était le seul pays de la CEDEAO à respecter simultanément les six critères de convergence macroéconomique retenus dans le cadre du projet de monnaie unique Eco.
Dans une région où les économies affichent encore des écarts considérables en matière d’inflation, de déficit budgétaire, de dette et de stabilité monétaire, cette performance n’est pas anodine. Elle donne au Bénin une position particulière à l’heure où la CEDEAO entend relancer son projet d’Eco avec une mise en œuvre progressive à partir de 2027.
Mais il faut se garder d’une lecture trop triomphaliste.
Remplir les six critères est une performance. Être capable de vivre durablement dans une union monétaire en est une autre.
Le Bénin peut légitimement tirer satisfaction de ses indicateurs. Une inflation maîtrisée, un déficit budgétaire contenu, une dette publique sous le seuil retenu et des réserves extérieures relativement solides témoignent d’une certaine discipline macroéconomique.
Mais une monnaie unique ne se construit pas uniquement avec de bons tableaux statistiques.
Elle repose aussi sur la confiance, la coordination des politiques économiques, la solidité des institutions communes et la capacité des États à accepter des règles identiques, y compris lorsque leurs intérêts nationaux divergent.
Le paradoxe de l’Eco
C’est ici que se trouve le véritable paradoxe du projet Eco.
La CEDEAO souhaite disposer d’une monnaie commune alors que ses économies restent profondément différentes. D’un côté, les pays de l’UEMOA disposent déjà d’une expérience de monnaie commune, avec le franc CFA, la BCEAO et des mécanismes régionaux intégrés. De l’autre, plusieurs grandes économies de la région disposent de leurs propres monnaies et sont exposées à des fluctuations beaucoup plus importantes.
Le cas du Nigeria illustre parfaitement cette difficulté.
Comment construire une politique monétaire commune lorsque les réalités économiques d’Abuja sont aussi différentes de celles de Cotonou, Dakar, Lomé ou Abidjan ?
La question n’est pas de savoir si l’Eco est une bonne ou une mauvaise idée. La vraie question est de savoir si les économies de la CEDEAO sont suffisamment préparées à partager les mêmes règles monétaires.
Le Bénin doit-il se réjouir ?
Oui. Mais avec lucidité.
Le fait d’être le seul pays à avoir satisfait les six critères en 2024 place le Bénin dans une situation favorable. C’est aussi une reconnaissance indirecte des efforts consentis pour maintenir certains équilibres macroéconomiques.
Mais cette avance ne doit pas devenir un motif d’autosatisfaction.
Le gouvernement béninois doit désormais se poser une question essentielle : comment transformer cette performance conjoncturelle en avantage durable ?
Car les critères de convergence peuvent être respectés une année et devenir plus difficiles à atteindre l’année suivante. Une hausse des prix de l’énergie, un choc extérieur, une dégradation des recettes publiques ou une crise internationale peuvent rapidement modifier les équilibres.
Le véritable défi est donc de maintenir la convergence dans la durée.
L’Eco ne doit pas devenir une course aux chiffres
Il serait également dangereux de transformer le projet Eco en simple compétition entre États.
Être le premier à respecter les critères ne suffit pas. Une monnaie commune doit créer des conditions favorables à la croissance, au commerce régional, à l’investissement et à la stabilité économique.
L’Eco doit donc être davantage qu’un symbole politique.
Il doit permettre aux entreprises ouest-africaines de commercer plus facilement, réduire les coûts liés aux échanges, renforcer l’intégration régionale et donner davantage de visibilité aux investisseurs.
Sinon, le risque serait de créer une monnaie unique sans parvenir à construire une véritable économie régionale intégrée.
Le calendrier de 2027 sera un test politique
La décision de privilégier une mise en œuvre progressive est probablement l’une des options les plus réalistes.
Attendre que les quinze États soient simultanément prêts aurait pu repousser encore indéfiniment le projet. Une approche par étapes permet au contraire aux pays les mieux préparés d’avancer, tandis que les autres poursuivent leurs réformes.
Pour le Bénin, cela pourrait représenter une opportunité stratégique.
Mais cette opportunité doit être accompagnée d’une stratégie claire. Cotonou doit défendre ses intérêts tout en contribuant à la solidité du projet régional.
Car une monnaie unique ne peut fonctionner durablement si elle crée des gagnants et des perdants.
Une avance à transformer en influence
Le Bénin dispose aujourd’hui d’un argument de poids : ses performances macroéconomiques.
Il doit maintenant transformer cet avantage statistique en capacité d’influence dans les discussions régionales.
C’est là que se trouve le véritable enjeu.
Le Bénin n’a pas encore gagné la bataille de l’Eco parce qu’il respecte six critères. Il a simplement obtenu une longueur d’avance.
La prochaine bataille sera beaucoup plus complexe : convaincre, négocier, préserver ses équilibres économiques et contribuer à construire une union monétaire suffisamment solide pour résister aux crises.
L’Eco peut être une formidable opportunité pour l’Afrique de l’Ouest.
Mais pour qu’elle devienne une réussite, il faudra plus que des critères respectés sur le papier : il faudra de la discipline, de la confiance et surtout une véritable volonté politique de construire une communauté économique avant de vouloir simplement partager une monnaie.