Les échanges entre l’Afrique et l’Europe pourraient atteindre 1 000 milliards de dollars d’ici dix ans, contre 545 milliards aujourd’hui. La condition : passer d’une logique d’échanges commerciaux à une logique de co-production. C’est la thèse centrale d’un rapport publié début mai 2026 par le Boston Consulting Group (BCG). Le cabinet y plaide pour une refonte des relations économiques entre les deux continents.
Intitulé Strengthening the Africa-Europe Corridor: Strategic Imperative in a Multipolar World, le rapport soutient qu’une intégration délibérée des chaînes de valeur pourrait doubler les échanges bilatéraux sur dix ans. Une telle dynamique accélérerait l’industrialisation de l’Afrique tout en renforçant la compétitivité de l’Europe.
Les deux continents entretiennent depuis longtemps des relations économiques denses. L’Union européenne représente un tiers des exportations africaines, soit 215 milliards de dollars en 2024. Elle détient aussi le premier stock d’investissements directs étrangers en Afrique, évalué à 254 milliards de dollars. Pourtant, cette relation a perdu de sa vigueur relative. Les échanges bilatéraux de marchandises ont progressé de 25 % lors de la dernière décennie, alors que le commerce mondial augmentait d’environ 30 % sur la même période.
Ce décrochage s’explique en partie par des vulnérabilités communes. Les deux continents souffrent d’une dépendance aux importations de produits finis, notamment vis-à-vis de la Chine, déficit de 374 milliards de dollars pour l’UE et de 64 milliards pour l’Afrique en 2024. S’y ajoute une dépendance technologique dans les services numériques, dominés par des acteurs américains. Ces tensions redessinent le positionnement mondial des deux partenaires et rendent leur rapprochement plus urgent.
Patrick Dupoux, directeur général et associé senior chez BCG, résume la situation ainsi : « L’Afrique et l’Europe sont des alliés objectifs dans un monde fragmenté. Passer du commerce à la co-production offre une opportunité gagnant-gagnant : une croissance durable pour l’Afrique et une résilience stratégique pour l’Europe. »
Pour y parvenir, le rapport trace une feuille de route concrète. BCG propose de concentrer les efforts sur quinze clusters industriels prioritaires à fort potentiel, couvrant les produits issus des ressources naturelles, l’industrie légère et les services commercialisables. Parmi les exemples retenus : les minéraux stratégiques en République démocratique du Congo, en Zambie et au Zimbabwe, les engrais verts au Maroc, en Tunisie et en Égypte, ou encore les produits agroalimentaires semi-transformés en Côte d’Ivoire, au Togo, au Bénin et au Ghana.
Dans l’agriculture, le rapport identifie un espace pour un corridor agro-industriel reliant la production africaine à la demande, aux capitaux et à l’expertise européenne. La filière noix de cajou illustre ce potentiel : une meilleure intégration du corridor Afrique-Europe pourrait faire passer ce marché de 220 millions de dollars aujourd’hui à 500-800 millions d’ici dix ans.
La croissance additionnelle attendue se décomposerait en deux flux. Le renforcement des positions commerciales existantes apporterait entre 55 et 75 milliards de dollars. La substitution partielle des importations européennes par des productions africaines, dans l’agroalimentaire, les métaux, l’énergie, le textile, l’automobile et certains services, générerait entre 165 et 205 milliards supplémentaires. Au total, la croissance annuelle des échanges de biens et services atteindrait 6 % en moyenne sur le corridor. À titre de comparaison, le corridor Afrique-Chine a progressé de 7 % par an lors de la dernière décennie.
Badr Choufari, directeur général et associé chez BCG, tempère cependant : « Ce qui déterminera le succès à long terme, ce n’est pas l’ambition seule, mais l’exécution. La transformation industrielle du Maroc au cours des deux dernières décennies montre comment une politique industrielle ciblée peut soutenir l’intégration dans les marchés européens. »
Concrétiser cet objectif de mille milliards nécessite une action immédiate et coordonnée pour lever des contraintes structurelles : accès à l’énergie, logistique, barrières commerciales, mécanismes de garantie financière pour mobiliser les capitaux privés. Sans ces actions conjointes des gouvernements, des institutions de développement et des entreprises, la trajectoire resterait celle du scénario de base, une croissance limitée à 145-185 milliards de dollars sur dix ans, soit 2,2 % par an.
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